Les mots de Nina Persson

À presque quarante ans, Nina Persson a décidé de se lancer dans une vraie carrière solo.

La chanteuse de The Cardigans a en effet déjà sorti deux albums sous l’appellation ‘A camp’ mais jamais sous son propre nom. Son groupe en veilleuse discographique, la suédoise était de passage à Paris pour un concert unique en France. Freakshow Magazine a eu la chance de la rencontrer. Nina nous a parlé de son nouvel album, de The Cardigans et a accepté avec beaucoup d’émotion de nous parler de son ami Mark Linkous, ex leader de Sparklehorse, qui nous a quitté il y a quatre ans déjà. Retour sur cette rencontre.

Quand as-tu pris la décision de préparer un disque solo sous ton propre nom?

<< C’était il y a environ un an et demi. J’avais vraiment envie de sortir un disque. Cependant j’ai réalisé qu’il m’était impossible de travailler comme je l’ai fait auparavant, notamment parce que j’ai maintenant un enfant.  Je me suis dit qu’il était temps de sortir un album solo, de par ma flexibilité et le fait d’être seule et non pas dans un groupe actuellement. Auparavant je n’aimais pas vraiment cette idée de me retrouver en solo. C’est pourquoi j’ai sorti ces disques sous le nom ‘A camp’. Le premier album de ‘A camp’ constitue d’ailleurs une vraie forme d’album solo mais j’ai décidé de le sortir ainsi pour qu’on le considère comme un projet avec un groupe, parce que j’aimais vraiment faire partie d’un groupe. Maintenant, je trouve ça génial d’être finalement en solo et de vivre ma carrière à mon rythme, tout au moins en ce moment. >>

De quelle manière as-tu travaillé pour écrire ce disque ? Était-ce de la même manière qu’avec The Cardigans?

 

<< J’ai travaillé d’une manière très similaire que celle que  j’avais employée pour A Camp. Pour The Cardigans, c’est différent parce que Peter (Svensson) compose la musique.  Ensuite nous jouons le morceau ensemble et après j’écris les textes. Pour ce disque solo, j’ai travaillé avec deux personnes. Tous les trois nous avons écrit, produit, joué et enregistré les chansons. Ce fut très organique. Mon mari, Nathan Larson qui est compositeur de musiques de films et musicien,  et moi avons commencé à travailler dans notre maison où se trouve un studio d’enregistrement. Un de nos amis, Erik D. Johnson, qui est de Portland et qui fait partie des groupes Fruit Bats et de The Shins est venu nous rejoindre pour ce disque. >>

 ‘Animal heart’, le premier single semble être une chanson d’amour assez intense. Tu peux nous en dire un plus dessus ?

 

<< C’est une histoire où les amants essaient d’échapper au monde qui les entoure. Il y a d’autres chansons sur le disque qui sont axées sur cette thématique. Je me suis en fait amusée à parler comme un homme dans cette chanson (Rires). C’est quelque chose que j’avais déjà fait auparavant. Un peu dans l’esprit : ‘Viens, sois mon mec, accroche-toi à moi, je prendrai soin de toi’. J’ai utilisé une forme de parler très masculin.  J’aime cette idée du côté protecteur qu’on peut retrouver chez l’homme et repris ici par une femme.  Il y a un côté très sexuel dans cette manière de s’exprimer comme un mâle, je trouve (Rires).

 Comment décrirais-tu musicalement ton disque ? Ce n’est pas poppy comme les premiers Cardigans et ce n’est pas non plus rock comme sur ‘Super extra gravity’ votre dernier disque. Je trouve que ça se rapproche davantage d’un disque de chansons très simple où tu ne te caches pas derrière un style et sur lequel tu te mets plutôt à nu

 

<< J’aime bien l’analyse que tu en fais. Je voulais que ce soit vraiment un album solo et qu’on le ressente de la sorte. Je désirais que ma voix soit très représentative du disque et non pas simplement la mélodie ou l’instrumentation.  Je ne voulais surtout pas que cela paraisse trop intellectuel ou trop produit, mais au contraire quelque chose de simple. Tout au début de l’écriture de l’album, tous les trois nous nous sommes demandés ce que nous allions faire, je tenais vraiment à ce que soit un disque de chanteuse avec de la qualité sur la partie vocale et que les textes soient vraiment au centre du disque. J’ai pensé faire un disque très seventies, et les premières chansons composées sonnaient un peu comme cela, mais rapidement c’est devenu ennuyeux, notamment en terme de production. Nous nous sommes donc reconcentrés sur la simplicité. Nous avons pris énormément de plaisir à  composer avec piano, guitare et voix. Nous y avons ajouté du clavier ainsi que des programmes de batteries, ce fut un merveilleux moment. En tant qu’artiste solo, je n’ai pas un son spécifique et encore moins une carrière. Du coup je démarre sur quelque chose de très basique comme si c’était mon tout premier disque. >>

 J’aime beaucoup ‘The grand destruction game’. Cette chanson m’a un peu ramené vers la vidéo de ‘My favourite game’ où tu apparaissais tatouée et totalement libre de tes actes. Tu parles notamment dans cette chanson du fait d’aimer les gangsters. Y a-t-il une forme de lien entre cette vidéo et cette chanson?

<< Il est exact que visuellement avec la vidéo de ‘My favourite game’ il est possible d’établir une connexion entre les deux chansons. ‘My favourire game’ est une chanson très triste. Il y a une réelle notion de victime dans celle-ci. ‘The grand destruction game’ c’est un peu le même mode d’expression que celui  de ‘Animal heart’ dont on parlait tout à l’heure. J’ai pensé à Glen Campbell pour l’écriture de cette chanson, non pas d’une manière brutale, mais dans le sens de conquérir les femmes. Du coup je l’ai écrite en pensant à conquérir les hommes !  J’ai trouvé amusant de parler comme si j’étais un homme notamment en évoquant le fait de passer de lit en lit. Ce qui est traditionnellement considéré comme un problème typiquement masculin. C’est d’ailleurs ma chanson préférée de l’album en ce moment. >>

 Apparemment, nous n’avons pas la même perception du ‘Heavy Metal’(Rires). Plus sérieusement, de quoi parle ‘This is heavy metal’, le morceau final de ton disque?

 

<< Cette chanson ressemble un peu à un livre contenant l’état de mon existence. Et quand je chante ‘This heavy metal’ cela signifie ‘This was fuckin’ important’.  C’est drôle car j’ai trouvé initialement le titre de cette chanson, avant même que je n’écrive les paroles. Mon frère est quelqu’un de nul musicalement parlant, notamment par rapport à l’histoire du heavy metal. Je lui ai fait écouter cette chanson et sans une pointe d’humour il m’a dit : ‘Ce n’est pas du heavy metal !’ (Rires).  Je lui ai répondu : ‘Je sais mais tu ne peux pas comprendre’.  Depuis il a compris ce que j’entendais par là (Rires). Tu sais j’aime le heavy metal, tout comme bien d’autres styles musicaux. Je ne suis pas quelqu’un qui fait du heavy metal musicalement, mais c’est ma vision du heavy metal. >>

 C’est vraiment ironique car c’est probablement la chanson la plus calme de l’album.

<< C’est vrai. Il y a aussi pas mal d’allégories dans cette chanson, comme l’argent et l’or, les mines… J’ai trouvé ces métaux précieux et je veux maintenant investir. Je me suis un peu amusée avec les mots pour les paroles. >>

 

 Sur l’édition japonaise de l’album, il y a un titre supplémentaire, ‘Sometimes’. Est-ce que cela signifie qu’il y a d’autres morceaux inédits ?

<< Il y a deux autres chansons mais nous n’avons pas eu le temps de les terminer. ‘Sometimes’ devait initialement figurer sur l’album mais je trouvais que celle-ci ne collait pas avec les autres.  Les japonais voulaient un titre supplémentaire du coup nous l’avons tout de même inclus sur leur édition.  >>

  Il y a eu cette petite tournée de The Cardigans en fin d’année dernière. C’était facile pour toi de jouer avec eux et de ne pas pouvoir te concentrer sur ton disque solo ?

 

<< Le timing était un peu fou, c’est vrai. J’étais très occupée avec mon album solo, mais je ne pouvais rien changer car cette tournée était prévue de longue date. Ce fut donc beaucoup de travail pour moi mais ce fut surtout génial. Nous avons pas mal répété en vue de ces concerts. D’un côté c’est beaucoup de concentration mais de l’autre c’est presque relaxant car ces chansons nous les connaissions toutes très bien. Nous avons simplement dû nous en rappeler et les jouer de la  meilleure manière possible. Ce fut un immense plaisir de tourner de nouveau avec The Cardigans. Peut-être parce que nous n’avons pas sorti de nouvel album, tout était plus simple. C’est très différent lorsqu’il y a un nouveau disque qu’il faut promouvoir, tourner, etc… Ici nous avons juste joué live. Nous sommes restés très bons amis au sein du groupe, de ce fait, ce fut un super voyage de passer par le Japon, la Chine et la Russie. Ce fut intense. Nos concerts ont duré deux heures. J’ai tout de même pu indirectement me préparer pour cette tournée solo en ayant la possibilité de travailler ma voix avec toutes ces répétitions. >>

Pourquoi The Cardigans n’ont pas donné de concerts en France ?

<< C’était vraiment une mini-tournée de deux semaines. Nous ne pouvions pas donner beaucoup de concerts pour des raisons logistiques, et probablement parce qu’il n’y avait pas de nouveau disque à promouvoir. Nous n’avions jamais joué en Chine auparavant. Aussi c’était logique que nous allions enfin donner des concerts là-bas. Je pense que nous reviendrons jouer en France lorsque nous sortirons un nouvel album. >>

 Il en est question ?

<< Très honnêtement, je ne sais pas.  C’est toutefois possible, d’autant que nous avons pris beaucoup de plaisir à donner ces concerts. Ce qui évidemment peut sembler ironique étant donné que je suis pas mal occupée actuellement avec cette tournée solo. Dans tous les cas, il faudra patienter  avant de voir ce qui va se passer. >>

Quel est ton avis sur ‘Rise and shine’ qui a maintenant vingt ans?

<< J’aime cette chanson. Elle est très vieille mais en même temps, elle signifie beaucoup pour moi, tout comme ‘Lovefool’. Mais ça n’a pas toujours été le cas. À un moment, nous trouvions que ces chansons ne nous correspondaient plus vraiment. Mais en définitive, elles appartiennent à notre histoire, et elles font partie d’une sorte de journal intime. >>

 Les deux premiers EP de The Cardigans sont très rares et très chers. Est-ce qu’on peut espérer un jour une ressortie de ces deux quarante-cinq tours?

<< Je ne sais pas. Nous avons contacté Universal/Stockholm Records il y a quelques temps déjà à propos d’une volonté de ressortir nos disques en vinyle. Mais nous n’avons pas eu de retour de leur part. Je pense que ce n’est pas vraiment le bon label à qui s’adresser pour ce type d’opération.  Je n’ai même plus ces disques. On a cambriolé notre sous-sol et toute ma collection a été dérobée. Du coup s’ils ressortent je pourrai les racheter (Rires). >>

J’ai beaucoup aimé ta collaboration avec Primary 1.  Je pensais d’ailleurs que ton disque solo sonnerait un peu comme ça, que ce serait assez électronique. Comment cette rencontre est-elle survenue ?

 

<< La personne qui a produit ce disque est de nationalité suédoise. Il s’appelle Joakim Åhlund et fait partie de Teddybears. Je l’ai rencontré dans un bar. Je ne le connaissais pas vraiment. Il produisait des morceaux pour Joe Flory dont le projet s’appelle donc Primary 1, et il m’a demandé si je voulais chanter sur une de ses compositions. J’ai accepté mais je n’ai jamais rencontré Joe Flory. Tout s’est fait par échanges de fichiers. J’ai reçu la musique et j’ai enregistré la partie vocale chez moi avant de la renvoyer. Je trouve le résultat très réussi.  >>

Serais-tu d’accord pour nous parler un peu de Mark Linkous?

<<  Oui. Je serais même contente de parler de Mark. >>

 Vous étiez proches. Quels souvenirs gardes-tu de lui ?

<< J’ai beaucoup de très beaux souvenirs. Nous avons pas mal travaillés ensemble et le courant passait bien entre nous.  Nous sommes devenus amis alors que nous étions tellement différents. Je devrais même dire nous étions l’opposé l’un de l’autre. Mais je pense que c’est grâce à cela que nous étions connectés. J’avais besoin d’un ami comme lui et lui d’une amie comme moi. Nous aimions beaucoup parler de musique, ainsi que d’autres choses (Silence). Je me souviens très bien de sa voix. Elle était si douce. Je me rappelle aussi d’emails qu’il m’envoyait. Il n’utilisait que des minuscules pour écrire. Un soir, j’ai reçu ce message : ‘J’aimerai pouvoir poser ma tête sur ton bras’. Il écrivait souvent des petits messages de ce genre. Certains parlaient de rêves qu’il avait ou d’étranges expériences qu’il venait de vivre. J’adorais jouer de la musique avec lui mais ce sont surtout ces petites discussions que nous avions dont je me souviens particulièrement. La dernière fois que je l’ai vu, ce fut très spécial. Je suis allé lui rendre visite. Nous avons enregistré ‘Daddy’s gone’ pour son projet ‘Dark night of the soul’. Sa femme n’était pas là. Nous étions juste lui et moi, ainsi que les chiens. Nous avons beaucoup parlé et roulé en voiture tout près de chez lui ce soir-là (Silence). J’ai connu un moment très compliqué lorsqu’il est parti. J’avais beaucoup de difficultés à tomber enceinte et lorsque la nouvelle du départ de Mark m’est parvenue, je venais juste d’apprendre que j’attendais enfin un enfant. Ce fut un immense clash de vivre ces deux évènements coup sur coup. Je pense souvent à lui. >>

Propos recueillis par Emmanuel Stranadica.

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Mauro Melis est co-fondateur et rédacteur en chef du site Freakshow Magazine. Lui-même grand passionné de photographies de concerts, il n'hésite pas à partager quelques galeries d'image de temps à autre sur ce site.

Website: http://wwww.mauromelis.fr

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