Les lumières ténébreuses de Julian Baker. Interview.

Julien Baker. Ce nom ne vous dit probablement rien, pourtant la jeune américaine de 22 ans vient de sortir Turn out the lights’ un des tous meilleurs albums de 2017. Gracieux, mélancolique et surtout bouleversant par moment, ce disque risque de vous hanter pendant longtemps. A l’occasion d’un passage à Paris en septembre dernier, Freakshow Magazine a eu la chance de la rencontrer. Retour sur ce bien joli moment.

Quand as-tu commencé à composer des chansons ?

Julien Baker : Je devais avoir 13 ans. J’ai commencé à jouer du piano à l’âge de 10 ans. J’ai pris beaucoup de leçons pour apprendre à en jouer. C’était horrible ! A 12 ans, j’ai commencé la guitare et j’ai commencé à écrire des chansons une année plus tard.

Sprained ankle est sorti il y a deux ans. Il a été réédité par Matador. Ce disque est encore très neuf pour nous. Mais pour toi qu’en est-il ?

J.B. : Ces chansons ont muri. Elles ont évoluées sur scène. Je n’avais pas pensé une seule seconde qu’elles prendraient une toute autre dimension. J’étais quelqu’un de différent à l’époque. Je n’étais pas assez précise dans l’écriture à ce moment-là. J’ai changé d’avis sur certains points et j’ai surtout évolué dans ma manière de penser. C’est assez étrange cette nouvelle signification que les paroles ont comme effet sur moi. Je voulais dire les choses différemment lorsque j’ai écrit ces chansons.

Quel effet cela fait d’être signé sur Matador ?

J.B. : Oh mon Dieu, c’est fantastique ! C’est un label absolument légendaire ! Ils sont tellement incroyables sur tous les points. Par exemple me permettre de tourner une vidéo avec des gens de la ville où je réside. C’était mon idée d’avoir des danseurs dans celle-ci. Je tenais à ce que ce soit eux, car je connais ces personnes et Matador a suivi ma demande en me faisant confiance. Ils sont vraiment très impliqués.

C’est drôle que ton album s’intitule ‘Turn on the lights’ alors que le premier album d’Interpol s’appelle ‘Turn off the bright lights’ et que tous les deux sont sortis chez Matador.

J.B. : Je suis une fan d’Interpol mais il n’y a pas de lien entre nos chansons. Je les ai vu interpréter en live leur premier album à New York et c’était vraiment incroyable.

D’où t’es venue l’idée d’ajouter du piano à ta musique ?

J.B. : Quand j’étais à l’université, il était beaucoup plus facile d’écrire des chansons à la guitare plutôt qu’au piano. Le soir j’avais l’autorisation d’utiliser un piano qui était disponible sur le campus. Et comme je t’ai dit, le piano était mon premier instrument de musique. J’ai beaucoup expérimenté la guitare, mais je me suis rendue compte des espaces dans mes chansons qui étaient structurés pour le piano. C’est pour cela que j’ai tenu à l’incorporer à mes compositions. Je voulais expérimenter quelque chose de nouveau.

Pourrais-tu nous expliquer l’histoire d’Over, avec cette porte qui grince au début du morceau ?

J.B. : Oh, c’est très intéressant ce que tu me demandes là. En fait Over est la première partie de la chanson, Appointments, et je ne voulais forcer personne à devoir l’écouter. C’est pourquoi j’ai séparé ma chanson en deux parties. Je tenais absolument à conserver la chanson sous cette forme. Mais j’ai donné l’option aux gens de l’écouter ou pas. La chanson commence par un riff en clé mineur et continue avec un riff en clé majeur. Over est juste une entrée en matière de la chanson, mais j’espère qu’elle donnera envie d’être écoutée, et pas simplement d’être zappée pour passer à la partie principale de la chanson. C’est un peu le passage d’une émotion sombre à quelque chose de plus apaisé, plus tendre et rempli d’espoir. Il y a une progression dans les paroles, pas simplement dans la musique. C’est la seule chanson qui fut composée en studio.

Dans Appointments, il y a ces paroles ‘I stabbed you from heaven’. Peux-tu nous en dire un peu plus ?

J.B. : Wow ! C’est totalement fou et incroyable ce que tu viens de me dire ! Je vais changer les paroles de la chanson car c’est vraiment mieux ! Non, ce que je chante c’est ‘I stopped     you from leaving’. Cette chanson c’est un peu comme ne plus pouvoir être avec la personne avec qui tu avais besoin d’être. C’est se sentir isolé et essayer de trouver une autre personne qui t’aime. Mais il y a une telle déconnexion à cause de cette impossibilité d’avoir ce que tu désires. Ça pourrait ressembler à une situation désespérée, mais ça ne l’est pas. Il ne faut pas rester englué là-dedans car il y a toujours une possibilité de revivre quelque chose d’autre, et il faut surtout l’accepter. Mais j’aurai vraiment aimé que cette chanson soit l’histoire d’un fantôme qui revient du paradis pour poignarder quelqu’un. C’est dingue ! (Rires)

Il y également ces paroles qui sonnent un certain désespoir dans la chanson comme si quelque chose qu’on espère ne va jamais se produire.

J.B. : Oh oui absolument. Je pense que ce serait vraiment trop cliché de perpétuer ce mythique optimisme du genre : Tout va bien se passer. Tout ira comme prévu. Et bien évidemment la fin est heureuse. Car non ce n’est pas le cas. Les gens traversent des tragédies. Et il est tout à fait normal de l’admettre. Il faut conserver de l’espoir, mais malheureusement tout ne se termine pas toujours comme on le souhaiterait.

Dans Sour breath tu chantes ‘the harder I swim, the faster I sink’. Cela parle une fois encore de l’échec. Non ?

J.B. : Oui tout à fait. J’insiste dans cette chanson avec cette répétition de paroles, pour mettre en place une forme de cycle. J’essaie de m’en sortir mais en fait je ne fais que continuer à rester dans mes problèmes. La chanson est délicate et ma voix semble éloignée, ce qui donne un effet supplémentaire à ce que je raconte. C’est vraiment une tentative d’explication du fait de se sentir dans l’échec, même si tu essayes de progresser, de modifier ton existence, ainsi que l’impact que tu produis sur les autres avec ce désespoir et cette idée de ne jamais devenir quelqu’un de meilleur. Mais au final si cela ne change jamais, et alors ?  C’est juste mon problème. Tout d’abord il y a très peu de chance que cela se produise Ensuite, je préfère vivre une vie douloureuse en sachant que la joie existe également plutôt que vivre une vie tellement décevante à cause de mes croyances. Les premières chansons de l’album sont  vraiment basées sur ce thème.

As-tu réalisé combien tu as changé ta manière d’utiliser ta voix? Tu l’utilises de plus en plus comme un instrument.

J.B. : Je pense que je le faisais déjà au début. Mais cela a changé, je n’arrivais plus à le faire. Et tu sais quoi ? J’ai arrêté de fumer et tout a changé. C’est revenu comme au début. Quand j’ai enregistré Sprained ankle, je fumais encore. Six mois après j’ai arrêté. J’ai vraiment pris confiance dans ma voix et c’est tellement précieux pour moi. J’ai un côté un peu auto-destructeur. Mais j’ai ce don de pouvoir chanter et faire quelque chose de beau. Et je veux conserver cela. Chanter est beaucoup plus important pour moi que de fumer des cigarettes. La beauté de la vie et la créativité sont plus importantes pour moi que de m’enfoncer dans ma négativité ou ma tristesse. Cela me motive à prendre soin de moi.

Tu as fait une reprise de ‘Ballad of the big nothing’ d’Elliott Smith. C’était quelqu’un d’important pour toi ?

J.B. : Oh oui ! Cet album (Either/or) m’a donné beaucoup d’inspiration alors que j’étais encore enfant. C’est un de mes disques préférés !

Merci à la Beggars Team pour l’interview.

Julien Baker sera en concert à Paris, Les Etoiles le 13/11/2017

Crédit Photo: Nolan Knight
Interview: Emmanuel Stranadica

 

 

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